[ Je porte dans mes doigts le fard dont je couvre ma vie. Tissu d'événements sans importance, je te colore grâce à la magie de mon point de vue. Une mouche que j'écrase entre mes mains me prouve mon sadisme. Un verre d'alcool vidé d'un trait me hausse au niveau des grands ivrognes de Dostoïevsky. Et quand je serai saoul je ferai ma confession générale, en omettant bin entendu de dire comment, pour ignorer la banalité de ma vie, je m'impose de ne la regarder qu'à travers la lunette du sublime. Je ne suis ni plus ni moins pur qu'un autre, mais je veux me voir pur ; je préfère cela à me voir impur, car pour arriver à une certaine intensité dans l'impureté, il faut dépenser trop de forces. Et je suis foncièrement paresseux.
En tous points je suis semblable au petit-bourgeois qui se donne l'illusion d'être Sardanpale en allant au bordel.
J'ai d'abord voulu jouer le rôle de Rolla, ensuite celui d'Hamlet, aujourd'hui celui de Gérad de nerval. Lequel demain ?
J'ai toujours choisi des masques qui n'allaient pas à la sale gueule du petit-bourgeois que je suis et je n'ai copié mes héros que dans ce qu'ils ont de plus facile à imiter. Jamais je ne me pendrai, ni m'empoisonnerai, ni me ferai tuer en duel.
Comment oserais-je me regarder si je ne portais pas soit un masque, soit des lunettes déformantes.
Ma vie est plate, plate, plate. Mes yeux seuls y voient des cataclysmes. Au fond je ne redoute vraiment que deux choses : la mort et la souffrance physique. Des maux de dents m'ont empêché de dormir, je ne pourrais guère en dire autant de mes souffrances morales.
Après cette découverte, je devrais bien me suicider, mais c'est la dernière chose que je ferai. ]

